Dans le Vercors (1901)

jeudi 14 avril 2022, par velovi

Par Mad Symour, Le Cycliste,1901, p.100-103, Sources Archives départementales de la Loire, cote PER1328

À Mademoiselle Adrienne F...
Si j’avais eu connaissance de la petite note « alléchante » sur le Vercors contenue dans Le Cycliste de juillet 1900, peut-être aurais-je reculé devant l’exploration de ce pays de déluge perpétuel. Jugez plutôt : « La pluie y tombe fréquemment et un mien ami, touriste passionné, a franchi 7 fois le col du Rousset et les 7 fois il eut la pluie. » (Burdet.) Il faut avouer qu’il y a de quoi décourager les touristes même passionnés et, qu’après cela, il est sage de laisser le Vercors à ses cataractes et de s’orienter vers des cieux plus cléments. Avertie, le sort en était jeté, j’ignorais le Vercors, ses sites pittoresques, sauvages, quelques-uns romantiques et je me privais du souvenir enthousiaste de certains horizons, souvenir que je ne trouve pas avoir payé trop cher des quelques douches que le ciel du Vercors nous a administrées avec sa libéralité coutumière.
Pour revenir à mon point de départ, le dimanche de Pentecôte en l’an de grâce 1901, à 4 heures du matin, je rejoignais, place Grenette à Grenoble, un ami, M. M***, touriste montagnard éprouvé qui voulait bien, en cette circonstance, me servir de guide et de compagnon de voyage. Après une messe entendue — oh ! avec combien de distractions ! — mais dont je n’ai pas même escamoté le dernier évangile, soit dit pour l’édification des lectrices du Cycliste, je sautais en selle à 5 heures, en route pour Sassenage et Engins.
Afin de dépasser les cars, et stimulée par le passage en vitesse de cyclistes dotés de machines à petite multiplication, je suis arrivée, avec mes 4m,90 de développement, à faire près de 3 kilomètres de ce chemin montant, sablonneux etc  ; y compris le soleil — un terrible soleil qui surchauffait une atmosphère déjà lourde et ne promettait rien de bon pour la journée. Un peu avant Engins nous sommes croisés par un cycliste qui en enlève allègrement la côte, nous reconnaissons un Stéphanois, l’aimable docteur G***, qui se dirige du côté du Vercors, nous aurons le plaisir de le rencontrer plusieurs fois et même de faire en semble une petite partie de notre itinéraire.
À Engins, il nous abandonne à l’auberge où nous nous arrêtons pour ingurgiter 2 œufs et une lampée de vin blanc. J’émets humblement le désir de ne boire que de l’eau, mais mon compagnon s’y oppose avec énergie ; il professe le plus profond mépris pour les amateurs de ce breuvage et je vois bien que son cœur saignerait d’être contraint de m’englober dans cette réprobation générale, je me contente donc de mettre de « l’eau dans mon vin », conseil charitable que j’ai maintes fois reçu et jusqu’ici peu mis en pratique — moralement parlant.
Nous quittons Engins pour gagner Lans, la route est resserrée entre les rochers, détrempée par les pluies des jours précédents, encombrée de cailloux ; trop attentive à la manœuvre de mon guidon, je ne puis regarder le paysage que furtivement. La gorge est d’abord étroite, prise entre des rochers peu élevés, mais abrupts, crevassés ; elle s’évase ensuite, des bandes vertes bordent le Furon, et on atteint le plateau de Lans, situé au centre d’ondulations monotones, l’impression en est triste, mais elle doit être tout autre au moment de la floraison des prairies et ce pays du Lans doit ressembler alors à une vaste et ravissante corbeille de fleurs champêtres.
Nous prenons la route qui laisse sur la gauche le Villard-de-Lans et nous nous engageons dans ces merveilleuses gorges que la Bourne remplit du fracas de ses eaux claires,se brisant sur le roc d’où elles rejaillissent en poussière que le soleil irise. La route est bien mauvaise, on patauge dans une boue liquide dont nous nous imbibons copieusement, tandis que les rochers suspendus sur nos têtes nous déversent en gouttelettes larges comme des assiettes l’écoulement des eaux de la montagne ; nous faisons ainsi plus de 5 kilomètres à pied, mais bien dédommagés par la féerie du spectacle. Moi, surtout, qui n’ai jamais rien vu de pareil, je ne me lasse pas de promener mes regards des eaux aux teintes de turquoises, et, de là, aux roches géantes qui semblent vouloir étreindre, étouffer sous leur masse cette onde toujours fuyante qui s’échappe, en se jouant à travers les blocs entassés dans son lit.
Au pont de la Goule-Noire, nous trouvons docteur G... en train de tâter le pouls à sa carte. Ces Messieurs déballent leurs programmes, comparent, discutent, citent les auteurs révérés (d’Espinassous, Burdet). Tout cela avec la chaleur que met tout cycliste convaincu dans la discussion de cette chose délicate, appelée un itinéraire, et, qu’à la pensée de la liberté prochaine, les plus graves et les plus grisonnants élaborent avec une joie d’écolier en rupture de pupitre.
Le débat se termine par le départ en trio pour Saint-Julien-en-Vercors. On quitte la Bourne pour s’élever, à gauche, par un chemin à flanc de montagne, d’où on aperçoit la route de Pont-en-Royans, et la Balme de Rencurel, au fond d’un ravin. La route est bonne, boisée sur plusieurs points, mais assez montante ; comme ces Messieurs ont pris leur petite multiplication, j’arrive avant eux à Saint-Julien. Le village est à l’extrémité d’un plateau riant, cultivé dans toutes les parties que les sapins ne couvrent pas de leurs frondaisons sombres, une muraille rocheuse le ferme d’un côté, de l’autre, pas d’horizon, mais une courte échappée sur des pentes vertes bordant la route qui va nous conduire au pont des Echevis. C’est la descente rêvée pour les possesseurs de roue libre, tel est le cas de mes deux compagnons, aussi me devancent-ils terriblement, mais mon irréductible amour-propre de cyclo-woman vient heureusement à mon secours et me suggère l’idée de lâcher mes pédales.
J’arrive ainsi de front avec ces Messieurs au pont où nous nous séparons ; mon guide et moi nous dirigeons vers les Grands-Goulets, le docteur G. prend la route directe de Saint-Agnan.
Peu désireux de rééditer à bécane la descente de la Bourne, nous laissons nos bicyclettes aux Baraques, et visitons à pied les Goulets dont le sol est si fortement détrempé qu’on y enfonce comme dans une mare.
C’est un spectacle bien curieux que ce torrent qui se fraye un passage dans cette gorge sauvage dont l’art est venu augmenter encore le pittoresque. De trop habiles plumes ont décrit l’inoubliable beauté de ce site pour que j’ose parler de cette route taillée dans le roc, coupée de tunnels et qui serpente au-dessus d’un gouffre où se précipitent, rugissantes, les eaux limpides frangées d’écume, emprisonnées dans ces gigantesques remparts de rochers qui semblent défier le soleil d’illuminer ces profondeurs.
Nous revenons aux Baraques où nous attend un déjeuner servi sur une terrasse au bord de la Vernaison et séparée de l’hôtel par la route.
Le ciel s’assombrit, mais la gaieté et l’appétit sont toutes voiles dehors. L’hôtel regorge de cyclistes automobilistes, etc., le service est d’une lenteur désespérante ; nous arrêtons des hors-d’œuvre au passage, et nous allons attaquer le saucisson quand tout à coup le tonnerre éclate et les nuages, sur nos têtes, crèvent en un torrent qui balaie comme par enchantement tous les dîneurs attablés autour de nous. Cette défection en masse nous rend possesseur d’un banc surmonté d’une tente qui, à la rigueur, peut couvrir la moitié de notre petite table ; nous nous engouffrons sous cet abri et tachons de préserver notre couvert en mettant sur le banc, entre nous, tout ce qui peut ne pas souffrir de ce contact. Il pleut à plaisir. Des têtes effarées apparaissent aux fenêtres de l’hôtel. Ces gens-là sont fous, pensent tous ces sages empilés dans des salles où le parfum des apéritifs lutte d’énergie avec celui de la friture. Après un quart d’heure de signaux de détresse, la bonne nous apporte le premier plat, elle a beau courir, au risque de tout chavirer, la sauce n’en arrive pas moins fortement étendue, cela ne fait rien ! Nous nous amusons éperdument. La pluie redouble jusqu’au dessert, mais personne ne parle de capituler et cependant mon ami boit de l’eau ! impuissant qu’il est à préserver son verre de cette profanation ; mais il a l’héroïsme simple et se résigne sans murmure. Enfin, une accalmie survient et nous pouvons circuler sur la terrasse, mais l’humidité m’a ankylosée et c’est avec délices que je savoure un café brillant.
Des ondées intermittentes retardent notre départ. Enfin, à 2 h. 1/2, nous prenons la route de la Chapelle-en-Vercors d’où nous gagnons Saint-Agnan, Rousset et le col. Nous allons lentement, ces 18 kilomètres sont pénibles et toute notre attention se porte à éviter les ornières et les flaques d’eau. Une grisante odeur de verdure mouillée flotte dans l’air, mais la campagne est triste sous le ciel gris. 2 kilomètres avant Rousset la pluie se remet à tomber si serrée que nous sommes contraints de nous réfugier dans une ferme où on nous accueille avec empressement. Cet arrêt forcé se prolonge plus d’une heure. Profitant d’une vague éclaircie, nous remercions ces braves paysans et reprenons nos machines ; 500 mètres plus loin, nouvelle douche. Décidément, il pleut beaucoup dans la vallée du Rousset, je joins mon témoignage à celui de M. Burdet ; il pleut même trop pour mon goût ; mais il faut marcher quand même si nous voulons atteindre le col avant la nuit. La machine de mon compagnon est tellement embourbée qu’il est obligé, au Rousset, de la soumettre à d’énergiques ablutions.
Nous nous engageons dans les lacets conduisant au col, la pluie a cessé, l’azur du ciel daigne même se montrer par endroits ; grâce à la pente, la route est bonne, et c’est avec raison qu’on l’a comparée à une allée de parc, elle en a la régularité et la tenue irréprochable à travers les hautes futaies qu’elle contourne en s’élevant. La vallée de Rousset est derrière nous dans la brume ; nous montons à pied en causant, riant des mésaventures de la journée et nous promettant d’en noyer le souvenir dans un verre de bonne clairette de Die, là-haut, au col où elle a la réputation d’être exquise et pas chère.
À 1 kilomètre de l’entrée du tunnel, nous entendons un roulement de voiture et nous reconnaissons dans une charrette toute une bande joyeuse de cyclistes técéfistes comme nous et qui nous avaient émerveillés le matin à la montée de Sassenage. Ces Messieurs nous saluent ; rien ne brusque les présentations comme le commun amour de la bicyclette. La voiture s’arrête, tout le monde descend et je suis aimablement invitée à y prendre place pour arriver jusqu’au col et en faire la traversée ; ma bicyclette est aux mains de l’un de ces Messieurs, j’accepte sans façon le manteau d’un autre, et fouette cocher.
À l’entrée du tunnel, je reste ébahie de la profondeur de ce trou noir, 800 mètres, dit-on. Deux quinquets fumeux ont la prétention de l’éclairer, mais n’empêchent pas qu’il y fait noir comme dans un trou de mine. On se dirige à tâtons, avec force appels et cris de ralliement. Un des Messieurs que nous avons rencontrés est enlevé comme une plume par des bras inconnus et échappe ainsi à l’accolade intempestive d’un cheval venant en sens inverse.
Enfin, on retrouve la lumière et les yeux restent éblouis. C’est devant nous, à l’infini, un enchevêtrement grandiose de sommets, de vallées, de rivières, de fleuves peut-être, mais qui, sur cet immense tableau, semblent tracés avec un pinceau de la finesse d’un cheveu. D’un promontoire de rochers, voisin du tunnel, on découvre 17 départements nous affirme l’aimable conducteur de ma bicyclette. Pendant que nous admirons ce merveilleux panorama, des flots de clairette circulent et après un dernier toast, l’heure nous pressant, nous nous séparons des courtois técéfistes que le hasard nous a donnés un instant comme compagnons de route. Nous nous engageons dans les dangereux lacets qui conduisent du col à Chamaloc, non sans avoir refusé avec dédain le traditionnel fagot. Pour moi, c’est une sottise, car ma bicyclette n’a qu’un frein insignifiant sur la roue d’avant et la pente est trop forte et les tournants trop dangereux pour que mon imprudence ne risque de me coûter cher. En effet, j’y vais d’une « pelle » magistrale où j’ai bien cru me fracasser la mâchoire, heureusement que rien n’est dur comme la tête et j’en suis quitte pour la peur et dix minutes d’étourdissement. Nous traversons Chamaloc, il est presque nuit, mais jusqu’à Die la route est en pente douce et excellente, nous arrivons à 8 h. 1/2 à l’hôtel des Alpes où nous retrouvons le docteur C. ., qui, depuis Saint-Agnan, nous a précédés d’une 1/2 heure environ dans toutes nos étapes. Après un bon dîner terminé par une tournée de clairette, nous nous armons de bougeoirs et prenons possession de nos bedrooms. La mienne est de dimensions peu communes, 100 mètres carrés pour le moins, aussi je ne me prive pas du plaisir d’en prendre possession par un tour de valse animé. De l’autre côté de la cloison j’entends une voix grondeuse : « Ah çà, perdez-vous la tête. — pas encore, j’essaye seulement la souplesse des jarrets, mais c’est fini. Good night ! »
Deuxième journée. — À 5 heures du matin, au « boum » énergique dans ma porte me réveille, je sais ce que cela signifie : j’ai 10 minutes pour faire ma toilette, une coquette aurait à peine le temps de passer ses pantoufles, mais c’est suffisant pour les simples ablutions et l’équipement sommaire d’une cycle touriste. À 5 h 1/4 nous roulons, M. M... et moi, sur la route de Châtillon-en-Diois. Le ciel est limpide, l’air rafraîchi par une brise légère, tout annonce une belle journée. Jusqu’à la vallée des Gas la région est assez insignifiante, mais de ce point, et durant 10 kilomètres, c’est un enchantement. Entre deux murailles de rochers, le torrent coule sans effort sur une pente légère, la route le borde en suivant ses détours pittoresques, et sous le soleil matinal un charme intense, étrangement sauvage, émane de cette nature où semble flotter comme un peu du mystère des contrées vierges.
Une montée se présente au sortir de la gorge et brusquement on passe dans une région qui va se dénudant à mesure qu’on s’élève. Nous croyons constamment arriver au col de Grimone, mais il semble reculer sans cesse ; mon entrain finit par se ressentir de cette déception, je me plains amèrement de l’aridité du paysage, de la longueur de la montée que mon unique développement m’oblige à faire à pied, et mon compagnon, auteur de l’itinéraire, baisse la tête accablé par la chaleur et par mes reproches. Au Glandage nous nous arrêtons pour prendre les traditionnels œufs à la coque du premier déjeuner ; 3/4 d’heure d’arrêt et on repart de nouveau à l’assaut du col. Sous le soleil, la route s’allonge sans ombrelles 2 derniers kilomètres se traînent sur une cime aride dont l’âpreté met le comble à ma mauvaise humeur. Enfin, nous franchissons Grimone et sautons en selle pour la descente. Voici Lussette, le col de la Croix-Haute et nous atteignons enfin une contrée plus riante. Nous descendons sur Saint-Maurice-en-Trièves, les pentes sont boisées et, à l’horizon, se profilent les sommets neigeux du Pelvoux dont une immense plaine ondulée nous sépare.
Un peu avant Clelles, nous apercevons l’aérienne silhouette du Mont Aiguille, semblable à un gigantesque obélisque. À 1 heure nous mettions pied à terre devant l’hôtel qui lui fait face et nous avions enfin la satisfaction de nous attabler devant un déjeuner bien gagné.
À 2 h. 1 /2, nous reprenons nos machines jusqu’au ravin de Saint-Michel, la route inclinée traverse des prairies couvertes de narcisses, je ne manque pas d’en fleurir mon guidon d’une énorme touffe, et je me grise tout le long du chemin du sauvage parfum, bien alpestre, qui s’en dégage.
Nous nous élevons ensuite jusqu’au col du Fau, et après un dernier regard à la Meije, à la Barre des Ecrins, nous traversons en coup de vent le Monestier ; nous avons devant nous 18 kilomètres de descente, et après les rudes ascensions de ces deux journées, je trouve cette finale tout à fait de mon goût.
Nous laissons à gauche les derniers contreforts du Vercors ; dans un lointain qui se rapproche, les sommets de la Chartreuse, de l’Oisans sont enveloppés d’une buée qui les gaze comme une voilette un beau visage.
Voici Vif, les Ponts-de-Claix, et enfin les splendides allées du cours Saint-André qui nous conduisent à Grenoble.
Il est 7 heures du soir, ravie de mon expédition représentée par 218 kilomètres en 2 journées — mon plus bel exploit jusqu’à présent — je me sépare de mon aimable compagnon de voyage avec force remerciements et énergiques shake-hands.
Et maintenant, Mademoiselle, que j’ai pu m’arracher au charme des Alpes joint à celui d’une exquise hospitalité, je me hâte de vous dire que j’acquiesce avec enthousiasme à l’attrayant projet de rencontre dont vous êtes la promotrice. Grâce aux soins que veut bien en prendre l’aimable gérant du Cycliste, je crois que l’exécution en est prochaine. J’en suis ravie et vous prie de ne pas vous étonner que, mises sur le terrain du cyclisme, mes sympathies fassent, à votre rencontre, du 30 à l’heure pour le moins.
Mad. Symour,

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