Une vieille chanson (Mai 1898)

mardi 31 octobre 2017, par velovi

Par Vélocio, Le cycliste, Mai 1898, republié en mai 1948, coll. pers.

Petit à petit se convertissent à l’idée d’avoir plusieurs multiplications à leur disposition sur la même machine, des personnes qui se croyaient capables de tout faire avec une multiplication moyenne bien choisie.
Il leur a suffit d’essayer, sur un long parcours, une bicyclette munie de deux ou trois vitesses pour reconnaître leur erreur et pour comprendre qu’on ne peut avec 5 mètres suivre commodément un compagnon développant 7 mètres quand les circonstances sont propices, 3 m. 50 quand elles sont défavorables et qui a pourtant aussi 5 mètres à sa disposition pour le train-train ordinaire. Quand ce n’est pas la montée, c’est le vent, quand ce n’est pas le vent, c’est la fatigue, mais j’ai remarqué qu’à la fin de la journée après 120 ou 150 kms, on retombait toujours avec plaisir sur le faible développement qui permet de finir l’étape sans peine.

Neuf fois sur dix, c’est le système le plus simple, celui qui consiste à avoir deux couples de pignons côte à côte sur lesquels la même chaîne s’adaptera en quelques secondes qui séduira l’acheteur par sa simplicité, sa rusticité, et sa robustesse. Il n’y a pas dans ce système l’ombre d’une complication ; pourvu que le constructeur ait bien calculé le diamètre de ses pignons de façon que la chaîne soit également tendue sur les différents couples et que le mode d’attache de la chaîne soit rapide, tout ira bien et, en dix secondes, montre en main, on pourra passer de la petite à la grande multiplication. Ce n’est pas instantané mais peu s’en faut ; on est obligé de mettre pied à terre, mais c’est un avantage plutôt qu’un inconvénient ainsi qu’on l’a fait observer avec raison lorsqu’on a dit que les changements instantanés avaient pour résultat de nous couper les jambes : 1° par l’instantanéité ; 2° Par la fréquence du changement. En effet si l’on sait qu’en poussant simplement un bouton ou en tournant un verrou, on réduit d’un quart sa multiplication, à la moindre taupinière on tourne ce verrou, tandis qu’on y regarde à deux fois quand il faut mettre pied à terre.
En combinant le système instantané américain du moyeu R et J avec celui des pignons accouplés de la Gauloise nous avons obtenu un excellent résultat et avons réuni sur la même bicyclette quatre vitesses interchangeables instantanément deux par deux, par exemple, d’une part 3 et 4 mètres, de l’autre 8 et 6 m. 65. Cette solution plaira beaucoup aux personnes qui passent une partie de leurs vacances en pleine montagne et l’autre partie en plat pays ; avec 3 et 4 mètres on passe partout en montagne et avec 5 et 6 m. 65 on atteint en plaine une jolie vitesse. Cette combinaison permet de voyager des jours entiers sans avoir à déplacer la chaîne, bien que, je le répète, un déplacement qui n’exige que quelques secondes ne soit pas bien effrayant.

En fait d’autres systèmes, nous avons celui qui consiste à retourner la roue motrice et à présenter en face de l’unique roue dentée du pédalier tantôt le pignon de droite, de huit dents par exemple, tantôt le pignon de gauche de dix dents, si vous voulez : en combinant ce dispositif avec un pédalier excentrique qui permet de détendre ou de retendre la chaîne en un clin d’œil, on arrive à un assez prompt changement de multiplication sans qu’il soit nécessaire d’allonger ou de raccourcir la chaîne à la condition qu’il n’y ait pas plus de deux dents de différence entre les deux pignons.

D’autres constructeurs ont imaginé de placer côte à côte les deux pignons de la roue motrice et de déplacer non plus la roue mais le pédalier lui-même. Celui-ci également monté excentriquement pour tendre ou détendre la chaîne dans son mouvement d’avant en arrière est par surcroît doté d’un mouvement de gauche à droite, qui lui permet de présenter successivement son unique roue dentée en face de l’un ou de l’autre pignon. Dans ces deux systèmes à pédaliers excentriques, la chaîne n’a pas été débouclée.

Outre la durée de la manœuvre, on peut faire à ces deux systèmes le reproche (que l’on a fait avec raison au changement instantané R et J.) de ne pas permettre des écarts bien considérables entre les deux vitesses. En effet, la roue dentée du pédalier ayant généralement vingt dents et les deux pignons de la roue motrice huit et dix dents, nous obtenons 4 m. 40 et 5 m. 50 ; dans bien des circonstances ce n’est pas la peine assurément de changer de développement.

Une des bicyclettes que j’ai le plus longuement essayées a deux multiplications extrêmes 2 m. 80 et 8 m. 20 et deux multiplications moyennes de 4 mètres et 6 mètres ; je ne pensais pas au début avoir beaucoup à me servir des deux extrêmes et il se trouve que je m’en sers tout autant que des deux moyennes ; il est vrai que notre région très accidentée nous présente des résistances de toutes sortes, pentes raides et vents adverses très violents qui justifient l’emploi de 2 m. 80 et puis j’ai pris l’habitude de faire les descentes avec 8 m. 20 un simple frein sur la roue directrice et de la prudence. Grâce à cette combinaison, j’ai fait, un des rares dimanches de mai où il n’a pas plu, le tour de Saint-Chamond, La Valla, le Bessat et retour par Rochetaillée, 46 kilomètres pendant lesquels on s’élève d’abord de 500 mètres à 600 pour redescendre à 350 et remonter d’une tirée à 1.200 mètres, après quoi une pente continue ,vous ramène à 500. Malgré la montée initiale très douce du reste, je suis allé, avec 8 m. 20 jusqu’à Saint-Chamond, de là au Barrage, rampe douce, j’ai pris 4 mètres et du Barrage à la Croix-de-Chaubourey 2 m. 80 ; enfin de la Croix à Saint-Étienne, j’ai fait en 40 minutes à peine avec 8 m. 20 les 17 ou 18 kilomètres de descente. Or, j’avais dans le dos pendant la descente un bon vent du Sud que j’avais eu dans le nez pendant une bonne partie de la montée ; cependant je ne me suis pas senti une seule minute en danger et je n’ai appliqué le frein que de temps en temps ; tellement on se sent maître de sa machine lorsqu’on n’a pas à remuer les jambes à plus de 60 à 70 coups à la minute ; ce n’est pas qu’on puisse exercer une bien puissante action sur la pédale remontante, mais le peu que l’on fait, joint à l’action du frein, permet de s’arrêter en quelques mètres. Du reste, le moment vient plus vite qu’on ne le suppose, où la résistance de l’air fait échec à l’accélération de la vitesse et il m’a semblé que sur une pente de 5 à 6 % on arriverait difficilement à dépasser 35 à 40 kilomètres à l’heure en se laissant rouler sans frein et les pieds au repos. Parmi les expériences intéressantes que j’ai faites récemment à Lyon avec développement de 2 m. 80, je citerai la grimpette de Saint-Jean à Fourvières, raidillon de quelques centaines de mètres qui conduit... les piétons à la célèbre basilique, je l’avais tenté sans succès avec 5 mètres et l’on m’a pourtant assuré que quelques cyclistes lyonnais grimpent là avec 5 m. 50. Je les voudrais voir.
Donc, quod erat demonstrandum, des écarts de 20 et 25 % entre les deux développements ne sont pas suffisants, et je ne vois nulle part des systèmes de changement de multiplication qui présentent les avantages des pignons accouplés avec lesquels l’écart n’a pratiquement pas de limite. Mais lorsqu’on a une telle latitude, c’est un peu comme lorsqu’on vous laisse commander une bicyclette à votre fantaisie ; vous vous trompez cinq fois sur dix et vous choisissez des multiplications et une machine qui ne s’accordent guère avec ce que vous avez l’intention d’en faire.

Une vraiment bonne machine est comme le bon vin, elle se fait meilleure en vieillissant et c’est six mois après qu’on sait l’apprécier.
Quelques constructeurs plus pratiques que théoriques, et leurs machines ne s’en portent pas plus mal pour cela, ayant remarqué que bien rarement dans les meilleurs modèles la roue dentée et le pignon sont rigoureusement dans le même plan, pas plus que les deux roues du reste et que si l’on passait au cordeau ou, pour mieux dire, à la règle des machines des plus grandes marques on n’en trouverait pas dix pour cent de parfaites sous ce rapport, ont basé là-dessus un changement de multiplication qui détient le record de la simplicité ; ils placent deux pignons côte à côte sur la roue motrice et sur le pédalier une seule roue dentée dont la ligne de chaîne passe aussi exactement que possible entre celles des deux pignons. Si vous supposez celles-ci éloignées de 10 mm., la ligne de- chaîne du pédalier passera donc à 5 mm. à droite de l’une et à gauche de l’autre et une chaîne partant d’aplomb du pédalier engrènera obliquement sur les pignons de la roue motrice. La théorie assure que dans ces conditions ça ne peut aller et la pratique répond que ça marche tout de même. A mon avis, c’est un pis-aller, et un de mes correspondants me certifie qu’il préfère ce pis-aller à une seule multiplication. Il a sur la roue motrice sept et onze dents et sur le pédalier vingt dents, soit 4 mètres et 6 m. 26. Mais la différence de longueur de chaîne entre 20X7 et 20X11 est considérable et atteint environ 5 cm., différence que les moyeux de tension habituels ne suffisent pas à compenser ; aussi notre homme a-t-il emprunté à quelques tandems américains une tension de chaîne presque automatique qui, paraît-il, fonctionne d’une façon satisfaisante. La partie inférieure de la chaîne passe sur une poulie à dents faiblement dessinées qui peut être abaissée ou relevée et qui force ainsi la chaîne à s’éloigner plus ou moins de la ligne droite et à se tendre de la quantité nécessaire. Il faut que la poulie soit assez solidement arc-boutée sur le tube de chaîne pour résister aux contre-pressions qui justement affectent la partie inférieure de la chaîne et la font appuyer avec force contre la poulie ; mais dans ce cas particulier, celle-ci est encore utile d’une autre façon, puisqu’elle augmente la résistance au roulement et fait office de frein. Ce système de tension est également utilisé dans le « Protean gear », changement de vitesse à roue dentée expansible dont j’ai eu déjà à parler et sur lequel j’ai reçu, contre toute attente, de bons renseignements.

Quand je vous disais que les inventeurs auraient tort de chômer et que l’ère des perfectionnements pratiques dont la bicyclette est susceptible était loin d’être close.

VELOCIO.