EXCURSIONS DOMINICALES DELOCIO (juin 1900)

mercredi 4 décembre 2019, par velovi

Par Vélocio, Le Cycliste, 1900,
Source Archives Départementales de la Loire
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3 et 4 juin.

Notre excursion de la Pentecôte dans le Vercors a été contrariée par le mauvais temps qui nous a obligé de l’écourter et de supprimer les deux crochets facultatifs sur la forêt de Saou et sur Autrans - Villard de Lans.
Le départ, fixé d’abord à 2 heures du matin, n’a eu lieu, à cause de la pluie, qu’à 7 heures  ; nous passons au col du Grand-Bois à 8 heures 1/2 (montée pénible, à cause de la boue)  ; sur l’autre versant, la route est très bonne  ; aussi est-il possible de rattraper un peu le temps perdu et nous sommes à Andance (53 kilomètres) par Boulieu, à 9 heures 45  ; à Tournon, où nous franchissons le Rhône, à 10 heures 40, et à Valence (92 kilomètres), à 11 heures et demie.
Pendant que nous traversons lentement la ville, la pluie commence à tomber ; nous continuons cependant à 11 heures 50 et la boue contre laquelle nous n’avons pas de protection nous force à aller lentement jusqu’à Crest (123 kilomètres), où nous faisons halte pour déjeuner de 2 à 3 heures  ; la pluie persiste, nous nous munissons de garde-boue de fortune en carton qui remplissent bien leur fonction et nous permettent d’accentuer l’allure et d’arriver à Die (150 kilomètres) à 5 heures 1/2.
La pluie a cessé  ; il faut que nous grimpions encore avant la nuit au refuge du col de Rousset (180 kilomètres), à 1.400 mètres d’altitude, où nous trouverons le gîte et la table.
Die n’est qu’à 400 mètres, il s’agit donc de s’élever d’un trait de 900 mètres en 13 kilomètres, car jusqu’à Chamaloc, on ne s’élève que de 100 mètres environ. À 8 heures (multiplication 3m,30) nous atteignons le bout des intermi­nables lacets que fait au flanc de la montagne cette route très dangereuse à la descente, si l’on n’est pas armé en conséquence. Nous sommes surpris de ne trouver là-haut aucun autre touriste  ; quatre cyclistes lyonnais ont passé le matin, c’est tout et c’est bien peu pour un jour de Pentecôte.
Le lundi matin départ à 5 heures, traversée du tunnel de 600 mètres (très désagréable) et entrée dans le Vercors  ; les routes de ce côté sont encore boueuses  ; descente presque ininterrompue jusqu’à Pont-en-Royans (38 kilomètres), où nous trouvons la Bourne que nous allons remonter jusqu’à la Balme de Rencurel. La boue épaisse et collante, les ornières profondes rendent la route presque impraticable et nous occasionnent de nombreuses glissades. Arrêt à la Balme (50 kilomètres), de 9 heures 15 à 10 heures et petit déjeuner. En quittant la Balme, nous prenons à gauche le chemin du col de Romeyre, étroit, pierreux, mais exempt de boue. Montée de 8 kilo­mètres, puis descente de 14 kilomètres jusqu’à Saint-Gervais par le Pas de l’Échelle qui est le clou de cette excursion si riche pourtant en beautés naturelles. Arrêt pour déjeuner de 1 heure à 2 heures 1/2 àl’Albene (78 kilomètres).
Retour par Vinay, Saint-Étienne de saint- Geoirs, Moras, Andance, Boulieu (170 kilomètres), Bourg-Argental, La République et rentrée Saint-Étienne (210 kilomètres) à minuit.
Dépense totale par personne pour les deux jours : 9 fr. 75.
Incidents : Deux perforations de pneumatiques et une pédale faussée dans une chute sous le tunnel, occasionnent trois arrêts forcés d’environ 30 minutes chacun, pendant la matinée de lundi.
Rencontres : Un assez grand nombre de cyclistes parmi lesquels deux groupes de 8 à 10 personnes grimpant au col de Rousset et un groupe de 5 ou 6 cyclistes stéphanois descendant à Pont-en-Royans  ; de nombreux excursionnistes à pied ou en voiture  ; pas un seul chauffeur, tricycle ou automobile.
Cet itinéraire est un des plus intéressants à la portée des cyclistes stéphanois, surtout si, favorisés par le temps, ils peuvent visiter la forêt de Saou et remonter jusqu’à Villard-de-Lans et Autrans.
Ses principales attractions sont : la vallée de la Drôme, la vue sur le massif du Saou. le col du Rousset et son magnifique panorama, les prairies et les forêts du Vercors, les Goulets, Pont-en-Royans, les Gorges-de-la-Bourne de Choranche à la Balme qui en maints endroits ne le cèdent en rien à la partie comprise entre le Pont-de-Goule-Noire et le plateau supérieur qu’on fera bien néanmoins, si l’on n’a pas le temps de monter à Villard-de-Lans, d’aller visiter avant de s’éloigner de la Balme  ; il ne faut pour cela qu’une petite heure.
Mais la curiosité la plus remarquable est incontestablement le Pas-de-l’Échelle d’où la vue s’étend fort loin par dessus la vallée de l’Isère.
La route de la Balme à Saint-Gervais est très véloçable, sauf en quelques passages un peu encombrés par les éboulements et où il est prudent, à la descente, de ralentir. Belle descente, de plusieurs kilomètres pour arriver à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs.
Toutes les montées de ce parcours sont faisables avec de faibles développements, avec un bon frein et une grande multiplication  ; à plus forte raison avec un frein à roue libre, les descentes peuvent être rapidement expédiées.

17 juin

L’excursion du 17 juin dans la Haute-Loire, favorisée par un très beau temps, a réuni 4 cyclotouristes qui sont rentrés sans fatigue anormale.
Nous partons trois de Bellevue, à 2 heures et demie du matin  ; premier déjeuner à Saint-Maurice-de-Lignon, la montée du Pont-de-Lignon (2 kilomètres pente moyenne de 13 %) a été enlevée, malgré le sol raviné, avec développement de 3m,30  ; passage à Yssingeaux, Le Pertuis, Saint-Julien-Chapteuil, sans autres arrêts que ceux occasionnés par des accidents successifs  ; à Boussoulet, au pied du Meygal, second déjeuner : de là mes deux compagnons filent directement par les Barraques et le Pont de Mars sur Saint-Agrève où ils arrivent à 11 heures et quart, pendant que je vais visiter le lac de Saint Front, altitude 1.230 (quelques kilomètres de chemin très rocailleux), rallier ensuite à travers champs, à 1.300 mètres d’altitude, la route de Saint-Front aux Estables dont je suis à 11 kilomètres de route à peu près plate, tandis que 6 kilomètres à peine me séparent en ligne directe du mont Mezenc où j’aperçois encore quelques lambeaux de neige  ; je descends le Lignon pendant quelques kilomètres, monte à Fay-le-Froid et m’engage sur une très belle route qui, par une descente rapide et ininterrompue de 12 à 15 kilomètres m’amène dans la vallée de l’Erieux entre Saint-Martin-de-Valamas et Saint-Julien-de-Boutière (altitude 600 mètres)  ; il me faut alors remonter (tantôt avec 4m,40 tantôt avec 3m,30, vitesse de marche, 11 kilomètres à l’heure) en plein soleil à Saint-Agrève (altitude 1.110 mètres) où j’arrive à midi et demi.
Notre quatrième compagnon, muni de trois développements et de la roue libre, parti de Bellevue à 5 heures et demie, débarque à son tour à Saint-Agrève au moment où nous nous mettons à table  ; il nous avait poursuivis obte­nant çà et là quelques renseignements sur notre passage, déjeunait à Yssingeaux, descendait, conformément au programme, du Pertuis à Brives-Charensac, aux portes du Puy, et revenait à Saint-Julien-Chapteuil où il retrouvait nos traces momentanément perdues. Il monte alors à Boussoulet par la nouvelle route plus courte et bien meilleure que l’ancienne, délaissée, que nous avions eu le tort de prendre, et le voici enfin à Saint-Agrève, après avoir fourni, sans accident et à une très belle allure, une étape bien rude.
Départ général de Saint-Agrève à deux heures et demie ; retour par Tence (arrêt), Montfaucon, Riotord, Marlhes (arrêt), Saint-Genest-Malifaux et rentrée à Saint-Étienne à 7 heures et demie du soir, avec 193 kilomètres au compteur.
Dépense totale par personne : 3 fr. 70.
Incidents : Trois perforations de pneus, une chaîne sautée en pleine descente faussant le cadre, une correction administrée à quelques garnements que nous surprenons barrant la route à notre intention, entre Dunière et Riotord, avec d’énormes pierres que nous leur fîmes enlever nous causèrent environ deux heures d’arrêts imprévus avec lesquels, au cours d’une longue excursion, il faut toujours compter.
Rencontres : Quelques cyclistes locaux, isolés, un cyclotouriste à Marlhes, mais pas plus de chauffeurs que si l’automobile et le motocycle n’étaient pas inventés  ; au lac de Saint-Front, deux cyclistes étaient venus le matin faire provi­sion de poissons.
Cet itinéraire est un des plus pénibles mais en même temps un des plus pittoresques que je connaisse. Les pentes y sont fort roides et, seules, des bicyclettes munies de plusieurs développements et de bons freins, surtout de freins-à-roue-libre, permettent de gravir toutes les rampes et de faire les descentes à bonne allure sans danger et sans se fatiguer à contre-pédaler. À cette époque de l’année, les prés verts, les arbres touffus, les eaux abondantes contribuent beaucoup à la beauté du paysage  ; les masses rocheuses, les pains de sucre tantôt boisés, tantôt arides qui se dressent de toutes parts donnent à cette région un aspect tout particulier.
Les passages suivants méritent d’être signalés : le pont de Lignon, le tronçon de route entre Yssingeaux et le Pertuis, la descente du Pertuis à Saint-Julien-Chapteuil, le lac de Saint-Front (ce lac est très poissonneux et l’on peut manger sur place chez le fermier de la pêche de superbes truites), le panorama très rapproché du Mezenc et de ses satellites, la vue autour de Fay-le-Froid perché sur un promontoire, enfin les gorges de l’Erieux.
Le sol des routes de la Haute-Loire est en général très dur et cruel pour les pneumatiques  ; le T. C. F. a fait placer des poteaux à tous les passages dangereux et l’on fera bien d’en tenir compte.
La facilité avec laquelle nous avons accompli ce parcours, nous fit penser qu’il serait très facile de faire dans une journée l’aller et retour de Saint-Étienne au sommet du Mezenc et peut-être même au Gerbier-des-Joncs  ; nous tenterons l’expérience le mois prochain.

24 juin

Le Puy (3 heures) — Lac du Bouchet (4 h. 25 à 5 h. 5) — Saint-Haon — Chapeauroux (5 h. 45) Châteauneuf-de-Randon — L’Habitarelle 7 h. 40) — Col de la Tourette — Sainte-Hélène (8 h. 50 à 9 h. 25) — Bagnols-les-Bains — Col des Tribes (10 h. 40) — Astier — Villefort (midi à 1 h. 35) — Prévenchères — Luc — Langogne (6 h. 5 à 6 h. 25) Pradelles — Bifurcation (7 h. à 7 h. 10) — Costaros — Le Puy (8h 30). — 241 kilomètres.

C’est une simple excursion dominicale que je vais vous conter là, mais elle en vaut la peine d’autant plus qu’elle traverse des régions peu connues encore des lecteurs du Cycliste, et dignes de l’être, tant au point de vue touriste : sites, paysages, curiosités naturelles, souvenirs histo­riques, qu’au point de vue cycliste : routes bien tracées et sol excellent.
Nous sommes arrivés à un col de 1.100 à 1.200 mètres d’altitude, sans nous en apercevoir, et nous avons grimpé de l’altitude 700 à l’altitude 1.265 à l’allure de 20 kilomètres à l’heure, tout comme si c’eût été plat !
Voilà des routes faites pour les cyclistes ou je ne m’y connais pas  ; mais nous avons eu aussi le revers de la médaille et après avoir joui du meilleur, nous avons souffert du pire, pendant la même journée.
Partant du Puy à 3 heures du matin le 24 juin, nous nous dirigeons sur le lac du Bouchet à 20 kilomètres. La montée de Taulhac assez dure pour que des cyclistes locaux levés avant nous la fassent à pied, ne pèse pas une once à nos faibles développements.
B... qui m’accompagna aux Maures et à l’Esterel, est avec moi et nous avons nos mêmes montures (voir Le Cycliste du 31 mai, page 105).
À Montagnac nous tournons à droite guidés par un poteau que le Syndicat du Velay qui fait de louables efforts pour faire connaître aux touristes les merveilleux sites des Cévennes, a placé à la bifurcation. Nous continuons à monter légèrement mais çà et là des raidillons très vifs nous aiguisent les muscles  ; l’air est frais, le soleil va se lever et colore d’une admirable teinte vieux cuivre, des nuages d’un gris souris très délicat  ; cet effet de lumière est tellement remarquable qu’à chaque instant nous nous retournons sur la selle pour en mieux jouir au risque d’aller droit dans le fossé, car le chemin n’est pas très large. Quel peintre pourra jamais reproduire de telles richesses de coloris ! Nous atteignons quelques maisons entourées de fumier et un peu plus loin nous traversons le village de Cayres. Un fort raidillon nous amène alors au chemin du lac du Bouchet qui débute par 200 mètres que nous ferons à pied ne voulant pas pour si peu abaisser notre développement  ; puis le chemin redevient véloçable malgré quelques passages très encombrés de pierres, d’ornières et même de tas de terre  ; dès que nous pénétrons dans les bois très épais qui entourent le lac et tapissent les bords de l’ancien cratère, une pente douce nous entraîne et tout à coup nous apercevons à travers les arbres l’eau miroitante, calme et profonde. Encore quelques coups de pédale et nous voici au bord du lac en vue du chalet aménagé par le Syndicat du Velay pour le service des excursionnistes qui y trouvent à des prix modérés d’excellentes consommations.
Bien qu’il soit exactement 4 heures 25, tout le monde est sur pied et l’on a déjà pêché à coups de fusil quelques poissons. Il n’y a pas de lait, de sorte que nous devons nous contenter d’une tasse de café. Quoique nous n’ayons rien pris avant de partir, l’appétit n’est pas encore bien ouvert et nous pouvons attendre.
Le site est très agreste, la nappe d’eau presque ronde s’étend à 20 ou 30 mètres au-dessous des bords extrêmes de l’entonnoir d’où jaillissaient jadis des laves ardentes. Les bois descendent jusqu’au ras de l’eau, de l’ensemble se dégage à cette heure où l’obscurité n’est pas encore dissipée, une impression de vie calme, tranquille, sans horizon, en dehors du monde.
Nous reprenons à 5 heures nos bicyclettes et en sortant des bois nous rentrons soudainement dans la lumière, le soleil ayant profité de notre séjour dans le cratère pour monter rapidement et nous avertir que nous sommes loin du terme de notre voyage.
Bah ! la descente n’est pas loin et nous allons rattraper le temps perdu  ; sitôt le village très sale de Bouchet-Saint-Nicolas franchi, la pente très forte, nous entraîne à une vitesse d’express, les pieds au repos  ; le sol est dur et çà et là semé de grosses pierres oubliées par les charretiers. Nous évitons tous les obstacles dont les moindres ne sont pas les indigènes lents à se déranger  ; nous laissons à gauche Saint-Haon sur la hauteur et, nous serrons les freins, car la descente bien qu’elle n’ait pas encore de poteau du T. C. F. devient superlativement dangereuse. Nous dominions d’assez haut un ravin vulgaire et nous avions, par moments, de belles échappées sur le plateau opposé, quand à un tournant, nous arrivons presque à pic au-dessus de la vallée étroite où coule l’Allier. Une admirable vue, en vérité ! le lit très large de la rivière, et qui laisse supposer qu’à certaines époques les crues sont formidables, occupe tout le fond de la gorge, ne laissant aucune place pour la culture  ; des routes partent de tous les côtés, deux ponts très longs sont d’un assez bel effet. Nous mettons naturellement pied à terre pour admirer à loisir  ; à la descente, même lorsqu’on va lentement, on ne peut, sans s’exposer, que surveiller la route et ses alentours immédiats, à peine parvient-on à jeter quelques furtifs regards sur le paysage : ce n’est pas suffisant quand le paysage en vaut la peine.
Après avoir passé la rivière on entre dans la Lozère où notre itinéraire va se développer pendant 160 kilomètres. Nous allons remonter le Chapeauroux puis le ruisseau de la Boutaresse jusqu’à la Pierre Plantée. 47 kilomètres de montée si douce que sans nous en apercevoir nous l’enlèverons à 20 kilomètres à l’heure en moyenne.
Sans être de premier ordre, le paysage est gentil et le sol est si bon que nous pédalons avec délices, passant tantôt sur la rive gauche, tantôt sur la rive droite du ruisseau, ici et le plus souvent à l’ombre, là au soleil qui n’est pas encore bien chaud.
Nous avons les développements respectifs de 4m,40 et 4m,80, mais peu après Auroux, joli village étagé sur le bord de la route, je prends 6 mètres et l’allure s’accélère.
Bientôt à notre droite, dominant une colline très boisée, se profile sur le ciel bleu un mignon castel qu’on dirait posé là-haut tout exprès pour embellir le décor  ; les sinuosités de la route nous le montrent sous différents aspects et nous finissons par le laisser derrière nous. On doit avoir de ces tourelles une jolie vue et il ferait bon d’y vivre... quelques jours ? oh non, tout au plus de s’y reposer quelques heures. Nous préférons encore l’espace et les horizons toujours changeants et l’ivresse des folles descentes et la fatigue des montres ardues à la molle oisiveté d’une existence sédentaire.
Nous poussons un peu et nous voici en vue de Châteauneuf de Randon, perché sur un mamelon dont nous faisons presque le tour : un bourg devant lequel on passerait indifférent si là-haut les ruines encore imposantes, les larges murs éventrés du vieux château ne rappelaient aux voyageurs que Du Guesclin, le vaillant chevalier qui courut sus aux Anglais d’un bout de la France à l’autre, trouva là une mort glorieuse. Nous avons donc devant nous les mêmes vallons, les mêmes collines, les mêmes rochers, les mêmes ruisseaux, tout ce que virent les yeux de ce héros et, par la pensée, il nous est facile de nous reporter aux scènes des autrefois dont ces lieux furent les témoins impassibles.
À un kilomètre de là, à l’Habitarelle où se croisent plusieurs routes, nous faisons une courte halte autour du monument commémoratif élevé, en je ne sais quelle année, à la mémoire de Du Guesclin.
C’est une sorte de sarcophage, un amas de grosses pierres contenues dans de larges et longues pierres plates, vaguement maçonnées et fortement éventrées : le toit, presque plat, s’est affaissé et ne tardera pas à glisser entièrement ; nous n’y avons relevé aucune inscription.
On se demande comment des lieux aussi retirés, aussi ignorés, purent devenir le théâtre d’une guerre assez sérieuse pour nécessiter la présence du meilleur lieutenant du roi de France.
À quelques siècles d’intervalle, ces légions furent de nouveau ensanglantées par les guerres de religion et les fameuses dragonnades des Cévenncs passèrent aussi par là. Et cela recommencera, car il serait fou d’espérer que les hommes cesseront de s’entre-tuer, et contre cette rage fratricide, les pays les plus pauvres ne seront même pas protégés par leur pauvreté.
Nous quittions à peine l’Habitarelle quand débouche à cent mètres de nous une bicyclette à pétrole venant de Mende et marchant à la des­cente à 25 kilomètres à l’heure environ sans trop de bruit ni de relent de pétrole. C’est le seul cyclotouriste que nous vîmes de la journée  ; il allait de Mende à Langogne où l’on nous en parla le soir même : il fait assez souvent ce trajet de 98 kilomètres aller et retour, qu’il serait bien empêché de faire dans la même journée par tout autre moyen de transport que la bicyclette ou l’automobile. Mais avec la bicyclette à pétrole le kilomètre lui coûte au bas mot cinq centimes tandis qu’avec la bicyclette pure et simple il lui reviendrait à peine à un demi-centime et la fatigue serait moindre, car il ne faut pas croire que, tricycles ou bicyclettes à pétrole, cela va toujours tout seul !
À droite un vaste plateau en rampe douce parsemé de débris de rocher entre lesquels pousse une herbe rare et maigre, c’est le commencement de ce que l’on appelle Le Plateau du Roi qui s’étend à l’altitude moyenne de 1.350 mètres au centre de la Margeride  ; à gauche un amoncellement de collines terminées à l’horizon par des sommets assez élevés, mais qui, près de nous s’abaissent vers le Midi ; devant nous, comme une barrière infranchissable, une montagne court de l’Est à l’Ouest au flanc de laquelle à belle hauteur serpente une route... Est-ce la nôtre et nous faudra-t-il après avoir plongé dans la gorge qui nous en sépare, remonter en plein soleil jusque là-haut ?
Telle est la vue que nous avons en commençant, pieds au repos, une très belle et très longue des­cente qui, du col de la Pierre Plantée va nous amener sur les bords du Lot. Nous filons bon train  ; malheureusement, des troupeaux de bœufs nous barrent à plusieurs reprises le chemin et, plus malheureusement encore, une énorme voiture de déménagement que nous croisons au haut de la côte a laissé derrière elle, au beau milieu de la route, plus de vingt couples de grosses pierres placées là pour caler les roues et sur lesquelles nous risquerions fort de nous briser  ; nous devons donc nous servir souvent du frein. Au cours de cette descente nous avons, par moments, une très belle vue sur la vallée du Lot et nous apercevons dans le fond quelques tronçons de la route qui la remonte et que nous allons suivre  ; nous n’aurons donc pas à regrimper vers ce ruban ensoleillé qui nous domine maintenant et qui représente l’ancienne route de Mende à Bagnols-les-Bains.
À 8 heures 1/2 nous arrivons au col de la Tourette, à 10 kilomètres de Mende et à 50 kilomètres de Villefort, nous apprend une plaque indicatrice bien délabrée  ; nous venons de faire, depuis Chapeauroux 59 kilomètres en 2 heures 43 et le besoin de déjeuner se fait sentir impérieusement  ; or à ce col qui n’a de col que le nom et qui ressemble plutôt à un coupe-gorge, il n’y a pas la plus petite auberge  ; une maison abandonnée, muette comme un sépulcre, des rochers blancs qui rétrécissent la route et c’est tout, pas un filet d’eau auquel on puisse se désaltérer. Nous n’avons qu’à filer au plus vite jusqu’au prochain village, à Sainte-Hélène, à 5 kilomètres de là où nous obtenons d’excellents cafés au lait avec beurre frais dans une infime guinguette de misérable apparence qui gagnerait à être plus propre  ; mais la propreté parait être par là le moindre des soucis.
La route monte lentement mais constamment avec çà et là un peu de palier et même de descente : nous passons devant Bagnols-les-Bains, étage sur la rive gauche du Lot que nous traversons ici même, un village qui semble un peu plus aisé que les autres mais ne répondant en aucune façon à l’idée qu’on se fait actuellement d’une ville d’eau : on ne vient là certainement que lorsqu’on est réellement malade, d’autant plus que les communications ne semblent pas très faciles : il faut encore avoir recours, soit de Mende, soit de Villefort, à l’antique patache. Un peu plus loin, après Saint-Julien de-Tournel, nous tombons en arrêt devant un site tout à fait remarquable : la route est barrée par un monticule de rochers et de verdure qui s’avance jusque dans la rivière et sur lequel se dresse le squelette d’un vieux castel. Nous passons sous un tunnel et de l’autre côté les vieux murs et la tour décrépite se profilent encore sur le ciel bleu ; l’eau claire et froide coule en abondance de tous les côtés et nous invite à prendre un bain de pieds qui nous ragaillardit.
Ce site a dû tenter plus d’un photographe.
Bientôt après nous arrivons à la hauteur du Bleymard et nous retraversons le Lot près de sa source : à ce point la rampe s’accentue et nous nous attendons, d’un instant à l’autre, à voir se dérouler devant nous les lacets d’une forte montée pour atteindre le col des Tribes. Nous essayions
encore de nous rendre compte de la position du col en question, quand un poteau du T. C. F. attire notre attention. Allons nous donc redescendre pour remonter de plus belle ? Pas du tout, car sans nous en douter, nous étions au col des Tribes, et grâce au tracé parfait de la route, nous nous étions élevés, sans nous en apercevoir, d’environ 300 mètres.
Pendant 28 kilomètres nous allons maintenant descendre, d’abord vivement pendant 6 kilomètres, ensuite faiblement jusqu’à Villefort. Les toits brillants de mica d’un village tout au fond de la vallée font un joli effet  ; les roches de ce pays s’effeuillent en lamelles plates dont on se sert en guise de tuiles et pour enclore les jardins  ; elles étincellent au soleil comme si elles étaient faites de diamants et nous exprimerons maintes fois notre étonnement, surtout entre Villefort et Luc, devant les brillants jeux de lumière qui résultent du choc des rayons solaires sur ces pierres étincelantes.
Le sol, toujours très roulant, ne nous cause aucune préoccupation et nous avons tout le temps d’admirer le paysage : un joli château à tourelles s’élève non loin de la route avec laquelle il communique par une chaussée qui a un faux air de pont-levis : puis nous admirons un viaduc assez haut sur lequel passe le chemin de fer et nous mettons pied à terre à la bifurcation de la route que nous suivrons le soir même et que nous voyons se développer à 200 mètres au-dessus de nous. Pour le moment, c’est à droite que nous tournons, vers Villefort que l’on n’aperçoit qu’en y entrant, après avoir traversé un tunnel dont la fraîcheur contraste agréablement avec l’atmosphère surchauffée de l’extérieur.
Nous descendons à l’hôtel Balme où nous déjeunons très simplement, beurre, omelette, pommes de terre et cerises, à côté de deux fonctionnaires à qui notre régime parait faire pitié  ; l’un d’eux pourtant se rend à nos arguments et avoue qu’il se passerait volontiers de viande et qu’il consentirait à boire de l’eau. Quant à l’autre, plus âgé et plus imbu des préjugés courants, il ne veut rien entendre et trouve surprenant que nous osions, après avoir si peu mangé, entreprendre de rentrer au Puy le soir même par une route aussi pénible.
Ce qui serait surprenant, ce serait que nous pussions faire seulement 50 kilomètres après avoir dîné aussi copieusement que notre honorable contradicteur nécrophagique.
Aborder comme nous le fîmes, immédiatement après dîner, à une heure et demie, sous un soleil tropical, la côte de La Garde-Guérin, il y avait là de quoi tuer net un mangeur de cadavre, tandis que, mangeurs de légumes, nous n’en fûmes même pas incommodés.
Avec nos petits développements, 3m,20 et 3m,30, nous grimpions allègrement à 10 ou 12 kilomètres à l’heure et à mesure que nous nous élevions, nous étions récompensés par une vue merveilleuse sur des ravins étonnamment farouches.
Le sol est très mauvais et cette route parait être peu fréquentée : cependant le T. C. F. n’a pas manqué d’y faire placer à tous les endroits dangereux, et il n’en manque pas, des poteaux tutélaires  ; à l’endroit le plus désert et le plus désolé, une boîte de secours a même été déposée dans la maison du cantonnier, ce qui tendrait à laisser supposer que cette route n’est pas aussi négligée par les touristes que par l’administration des Ponts et Chaussées. Que celle-ci à son tour fasse donc montre d’un beau zèle et qu’elle nous donne là une route comme celle de Mende à Villefort.
La Garde-Guérin, hameau de quelques feux, est placé sur un promontoire qui domine un ravin abrupt, profond, sauvage comme oncques nous n’en vîmes  ; une haute tour le domine et surveille l’horizon. Il est certain que pendant les guerres de religion, cette position de sentinelle avancée fut mise à contribution par les belligérants et que de cette tour qui aujourd’hui encore semble monter la garde les belliqueux appels du tocsin durent tomber souvent.
Aujourd’hui tout est calme et les maisons sous leurs toits luisants dorment au soleil : sur le bord de la route, d’un cimetière, bien humble, bien étroit, surgissent quelques croix, quelques marbres, quelques arbustes effarés que les vents du Nord et du Midi secouent impitoyablement et empêchent de croître.
Notre route se déroule au flanc de la montagne en suivant les sinuosités du ravin qu’elle surplombe en quelques endroits  ; çà et là nous apercevons les travaux d’art du chemin de fer, d’abord au-dessous, puis tout à coup, à Préven- chères, au-dessus de nous. En sortant de ce village nous attaquons une deuxième montée presque aussi pénible que la première et qui nous conduit à une belle altitude, 1.100 mètres, où nous nous maintenons quelque temps  ; c’est dans ces parages que se trouve la boîte de secours du T. C. F.à côté d’une source à laquelle nous fîmes un large emprunt  ; la montée et le soleil nous avaient altérés et, dans ces conditions, boire à petites gorgées en même temps qu’on s’ablutionne le cou, le crâne et les bras est une bonne pratique hygiénique. Cinq cents mètres de descente rapide nous entraînent dans un village assez important La Bastide, que nous traversons de part en part et dont nous sortons par un absurde raidillon à 15 % très court du reste, mais qui a dû causer déjà pas mal d’accidents.
Jusqu’à présent nous n’avons pas eu à nous plaindre du destin : aucun accident, aucun incident désagréable  ; il va falloir maintenant déchanter.
Voici tout d’abord qu’à peu de distance de La Bastide, au cours d’une descente assez vive, mon pneu d’avant s’affaisse rendant mon unique frein inutile, j’ai recours à l’application du pied sur la roue directrice et je puis m’arrêter en quelques mètres. Je ne saurais trop engager les cyclotouristes à se familiariser avec ce procédé qui dans le cas où les freins viendraient à manquer tous à la fois, les préservera d’un accident grave.
Un des embouts de ma chambre à air vient de se fendiller sans rime ni raison  ; c’est là, comme chacun sait, un des graves inconvénients des chambres Michelin parce qu’on ne peut réparer solidement sur le caoutchouc, d’une nature spéciale, des embouts. J’ai dans mon sac, heureusement, une chambre de rechange que je me décide à utiliser après avoir constaté l’impuissance de la pastille que j’ai collée sur l’embout malade. Nous passons là en plein soleil vingt minutes bien désagréables et ce n’est que le commencement !
Encore un absurde raidillon un peu plus long, mais que nous faisons à pied cette fois, le sol étant détestable. Nous aurions dû faire également la descente à pied, car nous sommes terriblement secoués  ; on n’a pas idée de pareilles routes nationales s’il vous plaît ! À Luc cependant le sol devient meilleur, mais c’est au tour de mon pneumatique d’arrière de talonner  ; j’en extirpe un énorme clou qui a percé de part en part ma pauvre chambre : la réparation est facile à faire, mais je m’aperçois en regonflant que j’ai un rayon de cassé et que ma jante est voilée suffisamment pour que le bandage frottant contre le tube de fourche soit déjà sérieusement entamé.
Ça, c’est plus grave. Mon voyage risque d’être interrompu, et rentrer du Luc au Puy par le train qui va passer à Saint-Georges-d’Aurac, j’en aurais pour jusqu’au lendemain, d’autant plus qu’un train, le dernier probablement, a passé pendant que je réparais.
Comme il ne faut jamais se hâter de jeter le manche après la cognée, je me mets en mesure de recentrer ma roue, opération délicate en cours de route, et, détendant ici un rayon, en retendant un autre là, j’arrive au bout d’un quart d’heure à éloigner assez le bandage de la fourche pour que je puisse continuer à rouler, lentement et prudemment jusqu’à Langogne où nous nous arrêtons de 6 heures à 6 heures 25 pour nous lester de pain trempé dans du café.
Le paysage, depuis La Bastide, n’a pas été très intéressant : nous avons suivi l’Allier qui est là une rivière assez forte déjà mais bien tranquille et à mesure qu’on descend, l’horizon tout à l’heure très étendu se restreint beaucoup. En sortant de Langogue, nous retraversons l’Allier et nous commençons à grimper  ; la route est bonne et la pente ne dépasse guère 5 %, sauf en quelques passages ; j’ai 4m,40, mon compagnon commence avec 3m.20, reprend ensuite 4m,80 pour revenir enfin à 3m,20, ce qui lui fait perdre 10 minutes. Pour cette pente et à la fin de la journée, le meilleur développement eût été 4 mètres. Avec 4m,40 j’ai dû faire de fréquents appels à la selle oscillante. Peu après Pradelles, on rejoint la route des gorges de l’Ardèche à 1.232 mètres d’altitude (Langogne est à 800 environ) et l’on se trouve à 3 ou 4 kilomètres de la fameuse auberge de Peyrebeille. Pour l’instant nous allons du côté opposé et, d’après un poteau indicateur, 33 kilomètres nous séparent du Puy où il s’agit de rentrer avant la nuit : or, il est 7 h. 10 et à 8 h. 1/2. bien que nous soyons aux plus longs jours de l’année, il ne fait pas très clair.
Nous décidons de ne plus nous arrêter et de ne plus nous attendre avant Le Puy  ; c’était une faute  ; même lorsqu’on est pressé de rentrer et que tout accident grave est improbable, on a tort de se séparer. Quoi qu’il en soit, je prends les devants et, la route descendant presque constamment, puisque de 1250 mètres on tombe au Puy à 625 mètres, malgré quelques montées enlevées sans ralentissement apparent, nous filons sans nous perdre de vue, à une allure qui souvent frise le 30 à l’heure. Mon rayon cassé ne m’inquiète plus et la roue tourne aussi bien que le matin. Sur ce plateau, les chiens sont nombreux, hargneux et harcèlent les cyclistes : les automobiles nous rendraient service en allant en écraser quelques-uns. Un peu avant Costaros, un de ces animaux se précipite sur le mollet de mon compagnon qu’il pince fortement, sans l’entamer, (car un mollet de végétarien est plus dur qu’on ne pense et le bas seul est déchiré), puis se précipite sous la machine dont les triples rangées de pignons lui cassent les reins. Cependant, ébranlé par l’émotion autant que par le choc, R... vide les pédales et se laisse choir sur la route pendant que sa canicide bécane (par abréviation bécanicide) va se balader dans le fossé.
R... n’a pas d’autre mal qu’une écorchure insignifiante au coude  ; la bicyclette est indemne, seul l’ennemi est blessé à mort. All right !
Je n’avais rien vu, rien entendu et je filais de plus en plus vite. J’arrive assez tôt pour pouvoir faire pieds au repos sans danger la descente de Taulhac qui, en pleine nuit, m’aurait été pénible et je suis à 8 heures 30 devant la gare du Puy. R... arrive quelques minutes plus tard et nous nous octroyons un dîner bien gagné dont voici le menu : potage au vermicelle épaissi avec du pain, petits pois, pommes de terre, salade et cerises, le tout accompagné de beaucoup de pain. Nous fîmes dans le Puy une promenade postprandiale au cours de laquelle nous assistâmes à de fantastiques farandoles autour de feux de joie allumés sur les places et nous bûmes en rentrant une tasse de thé avant d’aller dormir.
Nous avions mené à bonne fin une excursion dominicale que j’avais, en la préparant sur la carte, considérée comme plus facile à combiner qu’à effectuer et apporté ainsi une grosse pierre de plus à la colonne que nous élevons à la gloire du végétarisme et du cyclotourisme.

Vélocio.

Départ de Saint-Étienne — Tence — Fay-le- Froid — Les Estables — Ascension du Mezenc — Les Estables — Fay-le-Froid (déjeuner) — Tence — Saint-Étienne. 186 kilomètres à bicyclette.

Départ du Puy — Costaros — Peyrebeille — Lanarce — La Bégude — Vals — Mézillac — Source de la Loire et si possible ascension du Gerbier des Joncs — Le Béage — Monastier — Le Puy. 200 kilomètres environ.

Départ de Saint-Étienne — Les Grands-Bois — Annonay — Saint-Bonnet-le-Froid — La Louvesc — Lamastrc — Tournon — Andance — Bourg-Argental — Saint-Étienne 210 kilomètres environ.

Départ de Saint-Étienne — Andance — Tournon — Romans — Saint-Jean-en-Royans — Forêt de Lente — Col de Rousset — Les Goulets — Pont-en-Royans — Romans — Andance — Saint-Étienne environ 325 kilomètres. Départ le samedi soir à 6 heures, rentrée le lundi matin à 8 heures.

Voir aussi :