Lyon

jeudi 12 octobre 2023, par velovi

À la suite d’un second mariage, le père de Vélocio gagna la région de Lyon en 1865. Paul de Vivie fut placé à l’institution Lachassagne pour ses études secondaires jusqu’en 1870. Il commença là sa carrière professionnelle dans la soierie, puis fut rapidement missionné pour travailler à Saint-Étienne en 1875. Il se mit ensuite à son compte comme commissionnaire en ruban, avant de se tourner en 1886 vers le cycle. Il s’était marié en 1876 avec une Lyonnaise, Mlle Burnoud. Le couple eut trois enfants, un fils (1879) qui seul vécut, et deux filles qui moururent en bas âges (1883 et 1890).
L’épouse de Vélocio et son fils à la vie plus bourgeoise vécurent la plupart du temps à Lyon. Paul de Vivie y eut aussi des affaires dans les années 1890. Notamment une «  école de cyclation  » au 5, rue Vendôme, et une succursale de l’Agence générale vélocipédique. Le Cycliste stéphanois eut un court temps un voisin, Le Cycliste lyonnais, où Vélocio s’étendait dans ses articles plus amplement sur l’actualité sportive. Le rédacteur en chef était Marty, tenant de l’A.G.V. au 60 avenue de Noailles.
Les aller-retours entre Saint-Étienne et Lyon de Paul de Vivie furent donc fréquents. Il a gravi aussi bien la montée de Choulans que la montée Saint-Barthélemy vers Fourvière. Le Capitaine Perrache, chantre des petits développements puis de la rétrodirecte, habitait au bord de la Saône. C’est en répondant à son invitation pour une excursion dans les monts du Lyonnais en mai 1896, dont il revint vanné, que Vélocio fut convaincu de la nécessité de plusieurs développements sur la même machine. Il le proposera dès l’été à ses clients.

Paul de Vivie est enterré au cimetière Loyasse.

Tombe de Paul de Vivie au cimetière ancien de Loyace

PENDANT L’HIVER, 1895

«  Mettre à profit les quelques mois de mauvais temps pendant lesquels la route n’est guère praticable, pour apprendre à monter et se perfectionner au Manège dans l’art de pédaler, n’est pas sot du tout et c’est ce que pensent faire cet hiver bien des personnes qui se trouveront ainsi, dès les premiers beaux jours, aptes aux longues excursions.
L’école de cyclitation de la maison Singer, 5, rue Vendôme, à Lyon, dirigée avec tant de tact et de compétence par un excellent professeur, continuera donc à être cet hiver le rendez-vous des élèves de la meilleure société. Les personnes âgées, les dames, les jeunes filles, les ecclésiastiques, y sont l’objet d’attentions particulières et le manège peut, à de certaines heures, être réservé.
Le vaste hall de 600 mètres carrés offre aux débutants une sécurité absolue et facilite singulièrement les premiers pas, à tel point qu’il suffit souvent de deux leçons pour qu’un élève puisse aller seul.
Les éléments turbulents du cyclisme en sont exclus, et l’École de cyclitation Singer qui entend bien rester école (une école où seule la bonne méthode sera enseignée) et ne pas devenir établissement d’exhibitions et de plaisirs, est tout indiquée comme lieu de réunion des cyclistes sérieux et plus particulièrement des touristes.
Le tramway Perrache-Tête d’Or s’arrête à la porte du manège et le met ainsi en communication rapide avec tous les points de la ville  ; le voisinage du Parc permet aux débutants de se familiariser sans aucun danger avec la route et de faire d’agréables promenades. Un vestiaire, des placards, un garage et un atelier de réparation bien agencé y sont à la disposition des clients et des visiteurs  ; les journaux cyclistes, les cartes, les collections de journaux et de catalogues depuis dix ans, si intéressantes à consulter pour les amateurs passionnés s’y trouvent également.
Enfin un bel assortiment de tricycles et de bicyclettes Singer des derniers modèles, qui sont incomparablement les meilleures machines du monde, scintille dans le magasin sous les yeux des acheteurs charmés.
J’allais oublier le plus important  ; la modicité du prix des leçons et de l’abonnement au manège.
Une série (cinq leçons) 20 francs.
Abonnement au manège 60 francs par an (l’abonnement donne droit à l’usage du manège tous les jours de 2 heures à 8 heures du soir).
La location de bicyclettes est consentie seulement aux clients de la maison et à des conditions exceptionnelles, et lorsqu’on se décide à acheter une machine Singer le montant des leçons est déduit du prix net d’achat.
Voilà bien des avantages réunis et il n’y a rien d’étonnant à voir, de jour en jour, la clientèle de la maison Singer, fondée depuis six mois à peine, s’étendre à Lyon au point de susciter déjà la jalousie de ses concurrents.  »
«  Pendant l’hiver  », Le Cycliste, 1895, p.188-189, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328_4

AU MONT VERDUN, 1896

«  Je me plaignais, dans un des derniers numéros du Cycliste, de n’avoir pu rencontrer à proximité de Lyon de vraies routes de montagnes bonnes comme sol, mais longues et ardues comme rampes, telles qu’on en rencontre à foison, souvent plus qu’on n’en désire dans nos Cévennes, et d’être obligé d’ajouter les unes aux autres plusieurs montées successives, Choulans, Champagne, Limonest, avant d’arriver à un total convenable pour un cycliste montagnard, et calmant pour un homme qui attache à tort ou à raison une grande importance hygiénique aux suées énergiques que lui procure la bicyclette.
M. Perrache (l’Homme de la Montagne) entendit mes plaintes et eut l’aimable pensée de les faire cesser en m’invitant à l’accompagner pendant une de ses promenades habituelles par un chemin qui n’aurait pas de pierres, mais qui suffirait peut-être à mon hygiène.  »
Vélocio, «  Au Mont-Verdun  », Le Cycliste, mai 1896, p.124-126, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328_5

PENDANT LESTES DEQUES, 1897

«  À la Tour de Salvagny, sur l’affirmation d’un passant, que je n’ai plus qu’à descendre, ou à peu près, je replace ma chaîne sur la grande multiplication et, deux minutes après, je me heurte à une dernière côte de quelques centaines de mètres au sommet de laquelle la pédale me paraît terriblement dure  ; ces trois ou quatre cents mètres m’ont plus fatigué que toute la montée depuis l’Arbresle  ; je dévale maintenant à toutes pédales sur Charbonnière et la Demi-Lune où j’arrive en cinquante minutes de l’Arbresle. Malgré mes pneumatiques, gonflés sans doute à l’excès, je trouve, comme toujours, détestable l’interminable pavé de Vaise aux Brotteaux, et je réclame, in petto, des trottoirs à l’usage des cyclistes  ; nos petits-neveux en auront sûrement  ; que n’auront-ils pas ces gaillards-là à qui nous préparons un si bel avenir. La pluie se met à tomber abondamment et me fait grogner davantage, il me faudrait maintenant des trottoirs couverts  ; mais ces grognements ne sont que superficiels  ; dans le fond je suis enchanté de ma journée et je ne demande qu’à recommencer.  »
Vélocio, «  Pendant les fêtes de Pâques », Le Cycliste, 1897, p.72-76, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328_5

DE SAINTTIENNE À LYON, 1898

«  Mettons que je n’ai rien dit et continuons à pédaler vigoureusement du côté du potage, car la nuit que je croyais plus loin s’approche à grands pas. Comment se fait-il que, midi partageant en deux parties égales la journée solaire, il fasse, en cette saison, déjà grand jour à 6 heures du matin et qu’on n’y voie plus à 5 heures ½ du soir  ; la quantité de lumière devrait, toutes autres choses égales, être aussi grande le soir que le matin, à distance égale de midi. J’avais compté sur cette égalité et cela m’a exposé à gober une contravention en traversant tout Lyon sans lanterne. Cela ne me serait pas arrivé si j’avais étudié l’astronomie qui doit donner la raison de cette apparente anomalie  ; encore une branche à ajouter aux connaissances scientifiques du cycliste du siècle prochain.
Grigny, la Tour-de-Millery où je ne passe jamais sans penser à l’huissier Gouffé qui fut découvert là à quelques mètres de la route, Vernaison, Irigny, Pierre-Bénite, Oullins, La Mulatière, défilent tour à tour devant mon guidon  ; voilà une route qu’on ne peut pas qualifier de solitaire et désolée.
Au pont de la Mulatière j’arrive en même temps qu’un tramway, dont les quelques places disponibles ont été prises d’assaut, et qui part laissant plus de cent voyageurs mécontents. Quelle nombreuse clientèle pour les futurs cabcycles à qui il serait bien facile de ramener en ville, 2 ou 3 voyageurs  ; à 50 centimes par personne, 30 sous seraient ainsi vite gagnés.
Une bonne ablution froide en arrivant me débarrasse de la poussière et fait disparaître toute trace de fatigue musculaire  ; l’estomac suffisamment soutenu par les 500 grammes de pain et les deux pommes que je lui ai donnés, n’a besoin de rien, et je me mets à table à 7 heures avec un bon appétit normal  ; je dors très profondément 6 heures consécutives  : deux faits qui prouvent que l’étape n’a pas été trop forte.  »
Vélocio, «  De Saint- Étienne à Lyon », Le Cycliste, 1898, p.212-216, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328_6

EXTRAITS DU CARNET DE ROUTE DELOCIO, 1899

Dimanche 22 octobre. — Départ de Saint-Étienne à midi  ; temps superbe  ; passage à la gare de Saint-Galmier à I heure  ; 500 mètres de route empierrée sur toute la largeur  ; je pédale quand même. Au pied de Saint-Galmier je passe de 6 mètres à 3m,30 de développement et je contourne la ville, montée dure de deux kilomètres environ, après quoi je prends 4m,40  ; belle route jusqu’à Chazelle où je passe à 1 h. 50  ; très belle vue sur la vallée de la Brévenne, un peu avant Duerne.
J’entre à Duerne à 2 h. 45 avec mon pneu d’avant aplati, perforé par un clou que l’application du frein a arraché en descendant dans le village, je répare facilement et me leste de pain trempé dans du café noir. Je quitte Duerne à 3 h. 15 et atteins le point culminant (borne 27) à 3 h. 30, j’y reprends le développement 6 mètres et me laisse dévaler pieds au repos jusqu’à la Brally (borne 20)  ; la descente ensuite n’étant plus assez forte pour m’entraîner à bonne allure, je pédale vivement et j’arrive à 4 heures au pied de la descente (borne 11,500), vitesse de marche  : 30 à l’heure depuis le point culminant  ; à 4 h. 40 à la Demi-Lune et à 5 heures précises à Lyon-Brotteaux  ; temps de marche 4 heures ½  ; distance environ 85 kilomètres.
Le lendemain 23 octobre, départ de Lyon-Brotteaux à 7 heures du matin, brouillard intense dont je ne sortirai qu’à la Maison Blanche. À Vaise je prends le développement 4m,40 que je conserverai jusqu’à proximité de Saint-Étienne, malgré les montées assez dures de la Brally à Yzeron, de Larajasse à l’Aubépin et au-delà.
Je suis à 9 heures à Yzeron en retard d’un quart d’heure sur mon temps habituel  ; avant de pénétrer dans le village je tourne à droite et me dirige par une route nouvelle pour moi et d’où l’on a une très jolie vue, sur Saint-Martin-en-Haut. Après Saint-Martin j’emprunte pendant 4 kilomètres la route départementale qui mène à Saint-Symphorien-sur-Coise et qu’on répare sérieusement en ce moment, puis je bifurque à gauche vers la Coise, que je traverse en un site assez pittoresque  ; une maison absolument isolée au coin de la route porte une plaque à indications peu claires et je dois me renseigner auprès de la maîtresse de céans qui est, ma foi, une fort belle femme qu’aux temps druidiques, en ce coin sauvage et boisé, un Gaulois aurait prise pour une prêtresse du gui sacré, un Hellène pour la déesse des forêts.
En m’élevant sur la rive gauche de la Coise j’ai une vue de plus en plus étendue vers la plaine du Forez que je devine au loin sous la brume. Quant à moi, depuis la Maison Blanche au pied de la montée d’Yzeron, je pédale sous un ciel sans nuage : je grimpe et je descends sans cesse, pas un kilomètre de plat dans ce charmant pays. Entre l’Aubépin et Saint-Christô-en-Jarez je côtoie un instant une profonde dépression de terrain qui s’étend jusqu’au Gier et de laquelle s’élève jusqu’à moi un brouillard épais et humide proche parent de celui sous lequel j’ai presque grelotté en quittant Lyon  ; j’en conclus que le brouillard couvre encore la vallée du Rhône et ses habitants tandis que les versants tournés vers la Loire sont inondés de soleil. J’ai souvent remarqué ce phénomène tout en faveur des Stéphanois  ; le phénomène contraire se voit aussi, mais moins fréquemment.
À Saint-Christô-en-Jarez je suis, depuis un kilomètre, en pleine descente, je reprends mon grand développement et rentre sans incident à Saint-Étienne à midi précis (environ 85 kilomètres).

Une autre page. — Jeudi 26 octobre, deuxième expérience du transport de voyageur en cabcyclette de Saint-Étienne à Lyon. Mon voyageur, quelques-uns disent mon patient, pèse, tout vêtu de cuir, 70 kilos, la cabcyclette 24 kilos et moi-même 68 kilos, total : 162 kilos, c’est-à-dire à peu de chose près le double du poids que je transporte quand je voyage seul. Je dispose de 4 développements 4m,80, 3m,75, 2m,30 et 1m,55, d’une potence de selle F. N. et de manivelles de 18 centimètres. Le parcours Saint-Étienne – Givors est en pente douce avec quelques montées d’autant plus sensibles qu’il faut les faire avec le développement du plat et de la descente c’est-à-dire 4m,80  ; de Givors à Lyon par Saint-Genis-Laval la route monte constamment jusqu’à Saint-Genis et redescend assez vivement jusqu’à Lyon  ; j’ai recours au développement 3m,75 jusqu’au pied de Saint-Genis, puis à 2m,30 pour la traversée du village et je reviens ensuite à 4m,80.
Déduction faite d’une halte de 30 minutes à Givors, le trajet total de 61 kilomètres (39 de Saint-Étienne – Marengo à Givors et 22 de Givors à Lyon-Bellecour) a exigé 4 heures ¼ et je suis arrivé en assez bon état pour que j’aie pu faire encore 60 kilomètres (seul cette fois) l’après-midi.
Le temps était beau, chaud même et l’air absolument calme  ; le sol en bon état, sauf entre Brignais et Saint-Genis où la route est absolument défoncée, sauf aussi les 12 ou 13 kilomètres de pavé qui agrémentent régulièrement le trajet et dont en cabcyclette il est impossible d’éviter la plus petite partie.
La vitesse moyenne de marche a donc été de 14.300 à l’heure  ; jusqu’à Givors elle s’était maintenue à 16 et le déchet est dû à la montée constante de 15 kilomètres de Givors à Saint-Genis.
Je suis arrivé beaucoup moins fatigué que le jour où par un temps et des routes absolument identiques j’avais transporté le même voyageur et le même poids total en voiturette attelée à une bicyclette. D’où je conclus qu’il est plus avantageux de porter que de traîner un poids donné, à la condition de s’habituer à la direction beaucoup plus dure quand on porte que lorsqu’on traîne. Cependant lorsqu’il s’agira de transporter un voyageur peu ingambe la cab(bi)cyclette devra être remplacée par le cab(tri)cycle.
Avec le développement de 1m,55 j’ai pu monter le même poids (162 kilos) sur une pente de 6 à 7 % à 6 kilomètres à l’heure (effort sur la pédale : 18 kilog.  ; travail : 21 kgm. à la seconde).
L’avancement de la selle est indispensable toutes les fois que la résistance à vaincre augmente momentanément  ; c’est la dernière ressource, après laquelle il ne reste plus qu’à mettre pied à terre.
En même temps qu’on avance la selle, il faut hausser la pédale, sinon la jambe ne pourrait se détendre suffisamment et certains muscles de la cuisse seraient vite courbaturés.
Dans toutes les expériences que j’ai faites, soit en gravissant des rampes à 15 et 18 %, soit en transportant des fardeaux, soit en donnant mon maximum de vitesse avec des machines légères et dans les circonstances les plus favorables, j’ai constaté que la façon de pédaler variait sensiblement et que l’on avait un grand avantage à pouvoir modifier la position du pied sur la pédale, des mains sur les poignées et du buste sur la selle, ou plutôt la position de la selle elle-même par rapport au pédalier.
Il est important aussi de modifier le centre de gravité du fardeau transporté et il paraît désirable que le centre de gravité général passe toujours par une ligne située juste à mi-distance du pédalier et de l’axe de la roue motrice, desideratum qu’il n’est pas facile de réaliser. 
«  Extraits du carnet de route de Vélocio  », Le Cycliste, Octobre 1899, p.187-188, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328_6

MON PREMIER JANVIER, 1921

«  Toutes les heures nous blessent et la dernière nous tue, inscrivaient nos pères sur leurs cadrans solaires, ce qui n’est vrai d’ailleurs que pour un vil épicurien. Mais sans nous blesser, il est certain que toutes les heures nous poursuivent et la treizième heure de 1921 me pousse bientôt vers le brouillard où il faut bon gré mal gré que je descende si je veux finir en famille le premier de l’an. Je revêts un maillot sec, me plastronne de papier, je rabats sur les oreilles mon passe-montagne, car l’on ne saurait jamais prendre trop de précautions, et je me laisse aller jusqu’à Pollionnay, petite agglomération qui doit tenir son nom de la riche famille romaine, patricienne et consulaire des Pollions. On entre là dans le domaine de la blanchisserie  ; jusqu’à Grézieux-la-Varenne, les prairies, les buissons, les murs, sont couverts de serviettes, mouchoirs et menu linge de corps  : sur des cordes sont étendus les draps et les pièces d’importance  ; la campagne disparaît sous tant de blancheur et de robustes lavandières circulent çà et là, images saines et vivantes du travail qui honore et qui vivifie. Sur ce versant, la pente est moins rapide et le sol est surtout moins mauvais, si bien qu’on peut aller assez vite  ; mais quelle boue sur la route de Vaugneray à Lyon, où les autos dont je n’avais pas vu encore un seul spécimen commencent à me croiser. Par ces douze derniers kilomètres, je paye un peu le plaisir que j’ai goûté depuis mon départ, et ce n’est vraiment pas trop cher.
Le lendemain, à 7 heures, je suis de nouveau sur la route, quittant Lyon par la montée de Choulans, dans une boue plus épaisse encore que celle de la veille, due à l’épais brouillard qui enveloppa la ville toute la nuit. Je grimpe ensuite à Francheville et me voici bientôt à Thurins au pied d’une demi-douzaine de routes qui escaladent les sommets que j’ai à franchir pour regagner le Forez si cher à Guy d’Ondacier. La première m’y conduirait par Mornant, la seconde par Rentavon, la troisième suit le tortillard départemental jusqu’à Saint-Martin-en-Haut, je les connais déjà  ; une autre que je connais aussi grimpe directement en cinq ou dix kilomètres de pente très raide de Thurins à Yzeron  ; mais il en est une dernière que je n’ai pas encore faite et qui ne paraît guère pratiquée par les indigènes, car lorsque je leur demande la route directe de Duerne, ils veulent absolument me faire passer par Yzeron ou par St-Martin, alors que Duerne est entre ces deux clochers. Je la découvre enfin  ; elle se détache à gauche de la route d’Yzeron, tout à fait à la sortie de Thurins et elle commence par m’emmener au fond du ravin, cette malencontreuse contrepente ne fera, me disais-je, qu’aggraver la rampe finale qui débuta bientôt par un raidillon que mon 3 m. 30 mit à la raison et je continuai pendant 5 ou 6 kilomètres à m’élever sans précipitation, les yeux errant du haut en bas de ce vallon fermé par les sommets qui s’échelonnent entre Duerne et Yzeron. Ce sont là petits paysages restreints qui conviennent à mes faibles yeux, incapables d’embrasser les vastes horizons que mes compagnons, mieux doués, veulent absolument me faire admirer quand nous randonnons sur les hauts plateaux. Pour être heureux, il faut savoir nous tenir dans les limites que nous assignent nos aptitudes naturelles.
Cette petite route, de création relativement récente, n’est en somme ni trop mal tracée ni trop mal entretenue, mais elle reste inférieure à la plupart des autres routes des monts du Lyonnais  ; en tout cas, il vaut mieux la prendre en montant qu’en descendant, tandis que la belle route de Saint-Martin à Thurins est tout aussi agréable dans un sens que dans l’autre et que celle d’Yzeron à Vaugneray a pour moi beaucoup plus d’attraits à la descente qu’à la montée. De Saint-Martin-en-Haut, je vais à Saint-André-la-Côte, petit village situé tout au sommet de la montagne qui me sépare de la vallée du Gier d’où l’on découvre, par temps clair, un panorama très étendu  ; aujourd’hui la brume cache les lointains et l’on n’aperçoit rien au delà des contreforts du Pilat qui vont s’abaissant jusqu’à Givors. Mais je ne viens pas là, en ce moment, pour admirer la chaîne des Alpes  ; je viens à la recherche d’un site agrémenté d’une petite source ombragée d’un merisier et à proximité d’une cabane de berger, qui, m’a écrit mon estimé collaborateur, le Docteur Eifème, en me le décrivant ainsi, conviendrait bien à un meeting de printemps. À un kilomètre à peine de Saint-Martin, à l’endroit même où commence à se creuser la combe, face à l’est, à cent mètres à gauche de la route, je découvre bientôt l’objet de ma recherche et laissant là ma bicyclette, je me hâte vers la source dont j’entends le gazouillis. Dans l’abri, ouvert au midi et bien protégé contre le nord, il fait très bon, un fagot de bois sec et des cendres dans un coin m’inviteraient à faire une flambée si j’en éprouvais le besoin. Que je vais donc être bien pour savourer les 300 grammes de pain que je tire de mon sac, car l’heure prandiale va sonner.
Et je passe là un de ces bons moments dont je parlais tout à l’heure, un peu plus long que celui d’hier, car rien ne me presse et je n’ai pas plus de 50 kilomètres à faire pour regagner mes pénates.  »
Vélocio, «  Mon premier janvier 1921  », Le Cycliste, 1920, p.82-85, Source Archives départementales de la Loire, cote IJ871/3

RANDONNÉE PRÉPARATOIRE, 1923

«  Il était 9 h. 45 et je finissais, là, 90 km., qui avaient été un continuel enchantement. La nature n’a pas encore revêtu sa parure printanière, mais on la sentait tressaillir sous les chaudes caresses du soleil et, çà et là, quelques fleurs, quelques bourgeons près de s’ouvrir et teintant déjà de vert tendre les buissons, les prairies d’un vert plus intense  ; tout annonçait un rapide et prochain épanouissement. Je signale surtout le parcours de Villechenève-St-Laurent-de-Chamousset qui, dans un mois, sera merveilleux.
À 10 h. ¼ je repars bien lesté et, malgré le vent contraire qui augmente la fatigue de façon très appréciable, par Sain-Bel et la si jolie route dite du Poirier, je suis à Lyon-Bellecour à midi sonnant. J’ai donc couvert en 6 h. ½, tous arrêts compris, 120 km.
Après deux heures agréables passées en famille, je prends à 14 heures le chemin du retour par la route la plus directe, à cause du vent qui a tourné au sud-est et dont la force s’est accrue  ; s’il avait tourné au nord-est, comme je l’espérais, j’aurais fait le grand tour par Yzeron, ce magnifique belvédère qui est un joyau des monts du Lyonnais.
Il nous faut tenir compte des contingences avec lesquelles nous sommes toujours aux prises, l’état du sol, la direction du vent, le temps, la brièveté du jour modifient nos projets et nous devons bien nous garder, si nous voulons arriver à bon port et dans de bonnes conditions, d’avoir, comme l’on dit, plus gros yeux que gros ventre.  »
Vélocio, «  Excursion du “Cycliste”. Randonnée préparatoire  », Le Cycliste, mars-avril 1923, p.31-33, Archives départementales de la Loire cote PER1328_14

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